Quand la culpabilité prend la place de l'argent manquant

- par caro.ba - Mots-clés :

Texte par caro.ba
En septembre 2012,  première tentative de neckrein à vie,  qui s'est déroulée à merveille. - Photo fournie par l'auteure
En septembre 2012, première tentative de neckrein à vie, qui s'est déroulée à merveille.

Photo fournie par l'auteureZoom


[ FAIT VÉCU ] D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours adoré les chevaux. J'ai commencé des cours d'équitation alors que j'avais neuf ans. Je me suis fait donner en cadeau ma première jument, dont je m'occupais régulièrement depuis quelques années, alors que j'avais 16 ans, par mon oncle qui n'avait plus d'intérêt à la garder et voulait qu'elle soit bien traitée. Puis, à l'âge de 18 ans, en 2007, j'ai dû prendre la douloureuse décision de la faire euthanasier. Elle avait une hernie discale au bas de la colonne vertébrale qui avait éclaté et sectionné un nerf, lui paralysant les postérieurs. Malgré toute la peine que j'ai ressentie, jamais je n'ai douté de mon choix. Elle allait avoir 30 ans un mois plus tard et j'aurais eu beau être multimilliardaire, on ne pouvait plus rien faire pour elle. Il était temps de la laisser partir et j'étais en paix avec ma décision.
En septembre 2012, première tentative de neckrein à vie, qui s'est déroulée à merveille. - Photo fournie par l'auteure
En septembre 2012, première tentative de neckrein à vie, qui s'est déroulée à merveille.

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J'ai tout de même été plusieurs mois sans être en contact avec des chevaux. À cet âge, tout prenait une tournure dramatique pour moi. C'est un peu l'époque où j'ai vécu ma crise d'adolescence, qui a été assez tardive. J'avais peur de m'attacher encore et d'avoir à pleurer un autre cheval. À l'automne, j'ai recommencé tranquillement à me rendre à l'écurie où ma première jument avait été en pension, qui appartient à mes beaux-parents. J'aidais à sortir les chevaux, à les nourrir... Au printemps, j'ai dit à ma belle-mère que je pensais être prête à recommencer à monter. J'ai essayé une première jument avec qui ça n'a pas connecté, puis je me suis tournée vers Phénix, que mes beaux-parents avaient sauvée de l'abattoir un peu plus d'un an plus tôt. Comme elle était très craintive des gens, j'ai passé le reste du printemps et tout l'été à essayer de gagner sa confiance. Je me serais sentie égoïste de monter sur son dos si elle n'avait pas été à l'aise quand j'étais à ses côtés. À l'automne, j'avais gagné sa confiance et j'étais en amour.

Comme je finissais mes études au début de l'été 2010, j'avais proposé à mes beaux-parents de leur acheter Phénix quand j'aurais trouvé un emploi dans mon domaine et ramassé un peu d'argent. À ma grande surprise, ils m'ont dit qu'ils me la donnaient avec plaisir, sachant qu'elle allait être entre de bonnes mains. J'ai trouvé un emploi à Québec, alors que l'écurie est dans la région de Trois-Rivières. Pendant trois ans, j'ai fait la route entre les deux à chaque semaine, puis aux deux semaines depuis un an. Elle a eu une blessure qui m'a contraint à la mettre au repos depuis le printemps 2013. Quand j'allais la voir, je lui faisais un brossage intégral, je la faisais brouter. Et j'aidais à entraîner d'autres chevaux pour compenser le fait que je ne pouvais pas partir en promenade avec elle. En février, j'ai appris que j'étais enceinte, après deux ans d'essais. Cette petite vie qui grandissait m'était si précieuse après tout ce temps à l'espérer que j'ai refusé de remonter depuis ce temps. Phénix était la seule à qui j'aurais fait assez confiance pour partir en selle sans m'inquiéter de faire une mauvaise chute.

Avec le bébé en route, je savais bien qu'une fois qu'il serait né, je n'aurais pas autant de temps pour faire la route pour aller voir Phénix, alors je m'étais mise à la recherche d'une pension près de chez moi. J'ai finalement trouvé une petite écurie à moins de deux minutes de chez moi. En juin, j'ai obtenu la bénédiction de la chiropraticienne qui la suivait pour sa blessure. Je pouvais enfin la déménager sans risquer de la blesser et elle pouvait de nouveau être montée. La place était parfaite, elle s'est adaptée immédiatement et a passé le reste de l'été dehors au champ, en troupeau. Les propriétaires de la place étaient tombés amoureux d'elle au premier regard et la traitaient aux petits oignons.

Le 17 septembre, alors que je préparais mon souper, j'ai reçu un téléphone. Phénix s'était étouffée en mangeant sa moulée. Je me suis rendue sur place immédiatement. Le pire semblait passé, elle respirait difficilement et des sécrétions lui coulaient des naseaux, mais elle avait craché de gros morceaux et semblait se remettre tranquillement. J'ai gardé un œil sur elle pendant qu'elle se couchait et se relevait, se roulait par terre et en crachait toujours un peu plus. Dans ses moments où elle ne bougeait pas, nous lui faisions des massages sur l'œsophage pour l'aider à faire descendre le bouchon. Vers une heure du matin, alors qu'elle était couchée au box depuis environ une heure à moitié assoupie et semblait bien respirer, j'ai décidé d'aller me coucher, convaincue qu'elle irait mieux le lendemain après s'être reposée.

Le lendemain matin, elle avait recommencé à avoir de la difficulté à respirer. J'ai appelé la vétérinaire pour qu'elle vienne l'examiner. Elle m'a annoncé qu'il y a encore un bouchon, situé environ à mi-chemin dans l'encolure. Persuadée que ça serait facile à débloquer, j'ai décidé de la faire intuber pour aller défaire le bouchon en envoyant de l'eau. Un peu plus d'une heure et deux sédatifs plus tard, nous avions avancé un peu, mais il en restait encore. Phénix commençait à paniquer malgré les médicaments pour l'assommer, alors la vétérinaire a proposé de la laisser se reposer un peu et de revenir en après-midi pour continuer, ce que j'ai accepté. La deuxième intubation s'est mieux déroulée. Elle était beaucoup plus calme mais, malgré tout, le bouchon a persisté.

J'avais plusieurs options qui s'offraient à moi. La vétérinaire m'a expliqué que ma jument ne pouvait pas passer plus de temps intubée. Son œsophage était devenu trop irrité à cause du tube, de l'eau qu'on lui a envoyée, en plus de toute la salive, les sécrétions et la nourriture qui essayait de descendre vers l'estomac depuis 24 heures. C'était devenu trop risqué de l'endommager et de devoir l'opérer d'urgence. Elle m'a dit qu'un bouchon œsophagien finissait toujours par se résorber avec le temps. On pouvait laisser passer la nuit et espérer que ça soit descendu le lendemain. C'est ce que j'ai décidé de faire, mais je ne croyais plus vraiment en ses chances...
En avril 2014,  ma jument qui célèbre le printemps qui s'installe. - Photo par l'auteure
En avril 2014, ma jument qui célèbre le printemps qui s'installe.

Photo par l'auteureZoom


Encore une fois, elle ne semblait pas aller mieux le lendemain matin. J'ai appelé la vétérinaire pour qu'elle me donne les prochaines options qui s'offrent à moi. Elle me dit qu'on peut faire le test : lui donner des poignées de petit foin mouillé pour voir si elle arrivait à l'avaler ou si ça ressortait encore. Sinon, l'idéal à ce moment, après presque 48 heures sans boire, serait de la mettre sur soluté intraveineux pour au moins quatre jours, le temps de la réhydrater et encore une fois espérer que ça passe tout seul. Si c'était encore bouché après ces quatre jours, elle me référait à St-Hyacinthe pour aller retirer le bouchon par endoscopie. On devrait aussi lui donner des anti-inflammatoires pour son œsophage, et des antibiotiques, parce qu'elle était à risque élevé de développer une bronchopneumonie, à cause du liquide et de la nourriture qui pouvait avoir entré dans ses poumons. Plus elle me parlait, plus je voyais le montant de la facture monter encore et encore. Une facture que je n'avais pas les moyens de payer, surtout après tous les traitements de chiropractie et les soins aux pieds que je lui avais fournis dans la dernière année.

Comme je m'y attendais, les quelques petites poignées de foin que je lui ai données ont été rejetées assez rapidement. C'est alors que j'ai dû me résigner. Avec un bébé sur le point de naître et la facture déjà assez élevée que je devais payer pour avoir tenté de la sauver, je n'avais pas les moyens de continuer plus loin. J'ai pris tout mon courage pour rappeler la clinique et demander qu'on m'envoie quelqu'un pour procéder à l'euthanasie.

Je lui ai mis son licol, je l'ai amenée dehors avec moi et je l'ai regardée prendre l'air pendant que j'attendais la mort avec elle. Ça a été l'heure la plus longue de toute ma vie. Quand elle est arrivée, Phénix se reposait à l'ombre sous un arbre. Je suis allée la chercher, mais elle refusait de venir. Je me suis placée à ses côtés et je lui ai parlé tout doucement pour l'inciter à avancer. La vétérinaire a installé le cathéter et lui a donné un calmant. Je ne me suis jamais sentie aussi traître qu'à ce moment. Ce moment où je lui caressais l'encolure en lui répétant que tout allait bien aller et qu'elle me regardait avec son habituel regard si doux et si paisible.

Je m'étais préparée à la chute (moment que je n'avais pas vécu avec ma première jument puisqu'elle était déjà couchée) mais, quand elle est tombée quelques secondes après l'injection, j'ai été surprise par le cri qu'elle a poussé. J'ai eu l'impression que la vétérinaire ne s'y attendait pas non plus. Elle m'avait énuméré une longue liste de réactions possibles à l'injection, mais elle n'avait pas parlé d'un cri. Cette dernière fois que les poumons se vident de leur air et sont incapables de se remplir. Le cœur a mis un peu moins de cinq minutes à arrêter de battre complètement, malgré qu'elle n'ait plus aucune réaction. Tout ce temps où je me suis posé la question à savoir si je pouvais encore changer d'idée; lui injecter un produit miracle qui annulerait l'effet de celui qu'elle venait de recevoir.

Ensuite, j'ai dû faire face à une autre étape que je n'avais pas vécue avec ma première jument, parce que j'avais refusé d'y assister : celle de l'équarisseur qui vient ramasser le corps. J'ai été surprise du soin qu'il a mis pour la tirer dans la pelle. Il y est allé doucement, petit à petit... Probablement en grosse partie parce que j'étais à côté. Mais quand il l'a soulevée pour l'embarquer dans le camion, sa tête a glissé en dehors de la pelle et s'est cognée sur le sol. Le son de ce choc, et celui de son cri, je n'arriverai probablement jamais à les oublier complètement...

Depuis cet après-midi du 19 septembre, alors que j'étais à exactement huit mois de grossesse, je fais les montagnes russes entre plusieurs émotions : le sentiment d'avoir abandonné ma belle Phénix et de ne pas avoir assez profité du temps que j'avais avec elle; la culpabilité de ne pas avoir choisi de payer les traitements, de me dire qu'elle aurait pu avoir encore une dizaine d'années à vivre; l'impression d'avoir trahi la confiance des mes beaux-parents qui me l'avaient confiée; la conviction que je n'avais pas d'autre choix. La plupart du temps, on dirait que c'est une journée qui s'est passée dans une autre dimension, qu'elle sera encore au champ à brouter tranquillement si je me rends là-bas. En même temps, je suis parfaitement consciente que je ne la reverrai jamais. D'un autre côté, elle était tellement malchanceuse que je me console en me disant que c'était la dernière fois qu'elle avait à souffrir; que d'ici quelques jours, j'aurai mon petit homme dans mes bras et qu'il deviendra le centre de mon univers. Mais j'aurais tellement aimé pouvoir lui présenter sa « grande sœur », pouvoir partager cette passion avec lui.

Je sais que je vais passer au travers, et que je recommencerai un jour, mais trouver un cheval aussi parfait pour moi, à qui je ferais assez confiance pour lui mettre mon bébé sur le dos et les laisser se promener ensemble librement, ne sera pas une tâche facile. Je vais devoir apprendre à faire la paix avec moi-même et avec le choix que j'ai dû faire. Et me dire que le plaisir d'avoir un cheval et le temps passé en sa compagnie vaut le chagrin qu'on éprouve quand on le perd...

Note : Si des opinions sont émises dans ce texte, elles ne reflètent pas nécessairement les opinions de poneyxpress.com.


En septembre 2012, première tentative de neckrein à vie, qui s'est déroulée à merveille. - Photo fournie par l'auteure
En janvier 2012, on se fait dorer ensemble sous le soleil d'hiver. - Photo fournie par l'auteure
En juillet 2014, la seule fois que je me suis permis de monter à cheval en étant enceinte. La seule photo qu'aura bébé Riley de lui avec sa grande soeur. - Photo par l'auteure
En avril 2014, ma jument qui célèbre le printemps qui s'installe. - Photo par l'auteure

Par Alie

Alie
J'ai les larmes aux yeux, je suis tellement désolée pour toi et ta belle Phénix.
On ne souhaite jamais avoir à faire ces choix. Toutes mes condoléances

Par Vé&M

Vé&M
J'ai pleuré en lisant ton histoire. Comment ne pas en faire autant... Ça a dû être très difficile à vivre Aucun cavalier ne souhaite vivre ce genre de moment. Je t'admire d'accepter ainsi l'issue de la situation et d'assumer tes choix. Je suis de tout cœur avec toi!

Par alexee_L

alexee_L
Vraiment désole pour toi ! espérant que ton gaçcon rapporte tout le bonheur du monde !!

Par marie11

marie11
n'oublie pas que ton bébé a vécu toutes tes émotions dans ton ventre, lui aussi va avoir besoin d'être rassuré et de passer à travers ce deuil

Par Chica1971

Chica1971
Ouf.. le cœur serré pour ton histoire si bien écrite et tellement triste.... je me remémore tous les messages que je lis parfois sur ce forum : que l'argent ne doit pas être pris en considération et qu'on doit offrir le meilleur.. etc.... et chaque fois je me dis, mais ces gens qui disent que l'argent ne compte pas, vivent sur quelle planète ? Car moi, mon compte en banque a des limites.. J'aurais probablement dû prendre la même décision que toi et je sympathise énormément... Je n'ai pas de cheval, car je ne peux pas et ne veux pas assumer toutes ces décisions déchirantes, je ne veux pas aimer un cheval jusqu'à 30 ans et le voir mourir soit pas l'âge ou la maladie.... Je suis une demi-pension et parfois, j'ai du chagrin de perdre des chevaux que j'aime, aux choix du propriétaire, mais dans la vie rien n'est tout noir ou tout blanc. Il y a plein de nuances de gris entre les deux. Je suis en demi-pension par choix aussi, car si je le voulais VRAIMENT je pourrais avoir un cheval mais j'espère en étant justement demi-pension aider au mieux être d'un cheval, et qu'il soit plus heureux plus en contact, mais aussi, diminuer la tâche d'un proprio qui veut offrir le mieux à son cheval mais qui dans la réalité d'aujourd'hui, ce n'est pas toujours si simple en temps comme en argent... Soit en paix avec ton choix.... bonne chance..

Par dixie21

dixie21
Quelle triste histoire pauvre toi.